Les transformations des mobilités touristiques, résidentielles et professionnelles redessinent aujourd’hui les régions de montagne. Les travaux présentés dans « Mountainscapes – Pathways and Mobilities in the Alps and Beyond » mettent en évidence la manière dont ces mobilités influencent les usages du territoire, les identités locales et les équilibres socio‑écologiques. Pour le Valais, canton alpin emblématique, ces dynamiques sont particulièrement perceptibles et s’inscrivent dans un contexte de recomposition des mobilités, de pressions immobilières, de mutation climatique et d’inévitable évolution du modèle économico-touristique.
D’un territoire périphérique à une région d’attractivité majeure
Longtemps marqué par la saisonnalité et l’émigration, le Valais connaît aujourd’hui une attractivité renforcée. L’amélioration de l’accessibilité, la qualité de vie offerte par son environnement naturel et la modernisation des infrastructures de transport ont transformé le canton en un lieu recherché pour vivre, travailler ou passer ses loisirs. La montée en gamme de l’offre touristique, en particulier dans l’hébergement (voir graphique ci-dessous), ainsi que l’essor des mobilités liées à la quête de qualité de vie contribuent à ce repositionnement. Les crises sanitaires et climatiques récentes ont également renforcé l’image des Alpes comme refuge sûr et désirable, faisant du Valais un espace qui dépasse la simple logique de destination touristique.
Un modèle de développement encore marqué par le conservatisme
Malgré ce dynamisme, le modèle de développement valaisan reste largement fondé sur la continuité. La forte dépendance aux résidences secondaires et au marché immobilier, la spécialisation persistante de certaines stations dans le tourisme hivernal, l’urbanisation diffuse dans les vallées et les coteaux, ainsi qu’une gouvernance fragmentée compliquent la transition vers des formes de tourisme plus durables. Ce modèle assure certes une certaine prospérité, mais il génère également des inégalités territoriales et freine l’adaptation vers un tourisme bas carbone.
Pressions immobilières et risques de gentrification alpine
L’attractivité croissante du Valais pour les résidences de montagne, accentuée par le télétravail, provoque une hausse rapide des prix de l’immobilier. Les habitants permanents font face à une tension accrue sur le logement, tandis que la concurrence s’intensifie entre résidents secondaires, jeunes ménages locaux et travailleurs saisonniers. Dans certaines stations comme Verbier, Zermatt, Crans‑Montana ou Nendaz, une gentrification progressive se dessine. Ces évolutions menacent l’équilibre social des villages touristiques et questionnent la capacité du modèle actuel à maintenir une population locale stable.
Une dépendance structurelle à la main‑d’œuvre étrangère
L’économie touristique valaisanne repose largement sur une main‑d’œuvre étrangère, indispensable dans l’hôtellerie, la restauration, les remontées mécaniques ou l’entretien. Le manque d’attractivité de ces métiers pour les résidents locaux, la pénurie de logements pour les saisonniers et la forte dépendance aux travailleurs européens posent des défis majeurs. L’amélioration de l’intégration, de la mobilité quotidienne et des conditions de vie des employés constitue un enjeu crucial pour la résilience et la mutation du système touristique.
Tensions identitaires et pressions culturelles
L’hypermobilité touristique entre parfois en friction avec une population locale attachée à l’ancrage territorial et aux liens communautaires. Les discours sur la préservation de l’authenticité, les variations d’acceptation selon les profils des visiteurs et un tri social implicite entre « bons » et « mauvais » touristes révèlent ces tensions. Elles influencent l’image du Valais et interrogent sa capacité à accueillir une diversité croissante de publics, tout en préservant sa cohésion sociale.
Un modèle hivernal fragilisé par le changement climatique
La diminution de l’enneigement, l’augmentation des températures et la multiplication des événements climatiques extrêmes bouleversent un modèle construit autour du ski alpin. Le recours croissant à la neige artificielle entraîne des coûts élevés et des impacts environnementaux. La transition vers un tourisme quatre saisons apparaît indispensable mais implique de gérer les risques de surfréquentation, notamment sur les hauts plateaux. Les stations intermédiaires et de basse altitude sont particulièrement vulnérables, ce qui rend incertaine la pérennité des investissements dans les infrastructures touristiques.
Vers un Valais pensé comme région intégrée
Les limites d’une vision centrée sur la seule « destination » invitent à repenser le Valais comme une région de vie intégrée. L’articulation entre plaine, vallées latérales et montagne, la coordination des mobilités résidentielles, touristiques et professionnelles, ainsi que l’alignement entre stratégie territoriale et stratégie touristique deviennent essentiels. Le renforcement des collaborations avec les cantons voisins et les autres régions alpines représente un levier clé pour construire un territoire cohérent, attractif et durable.
Priorités stratégiques pour un modèle renouvelé
Plusieurs orientations apparaissent déterminantes pour l’avenir :
- développer un tourisme quatre saisons bas carbone, orienté vers la mobilité douce et les expériences outdoor durables ;
- repenser le rôle et la contribution des résidences secondaires dans la fiscalité, les services et la vie locale ;
- intégrer pleinement les réseaux de mobilité, dont le Léman Express et l’intermodalité alpine, au cœur du modèle touristique ;
- anticiper la crise du logement et sécuriser l’accès à la main‑d’œuvre essentielle ;
- repositionner l’image du Valais comme territoire pionnier de la transition alpine, innovant et résilient.
Conclusion
À un moment charnière de son développement, le Valais apparaît à la fois prospère et vulnérable, attractif mais sous tension. Les défis climatiques, sociaux et territoriaux exigent une transformation profonde du modèle touristique. En articulant transition écologique, gestion des mobilités, innovation sociale et gouvernance intégrée, le canton dispose de tous les atouts pour devenir une référence européenne en matière de transition alpine et de développement durable en montagne
Au sujet de l’ouvrage
L’ouvrage Mountainscapes: Pathways and Mobilities in the Alps and Beyond a été publié par Viviane Cretton, professeure à la Haute École et École Supérieure de Travail Social (HESTS) et co-responsable du Centre de Compétences Territoire-Diversité-Migration (TeDiM), et Andrea Boscoboinik (Université de Fribourg). Paru aux éditions Berghahn, il est disponible en accès libre intégral grâce au soutien de la HESTS.
Cet ouvrage collectif réunit des chercheuses et chercheurs en géographie, sociologie, anthropologie, histoire et urbanisme pour interroger les dynamiques des territoires d’altitude, bouleversés par de rapides et profondes transformations. En croisant les regards disciplinaires et en multipliant les terrains d’étude, des Alpes suisses aux Andes chiliennes, Mountainscapes met en lumière les tensions entre enracinement et circulation, appartenance et non-appartenance, durabilité et fragilisation des territoires.

